11 mai 2026 - Nouvelle 15 - La vieille
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Parole(s) de Zykë 15

 

La vieille

 

Lavée, frottée, lustrée, peau-de-chamoisée, shampouinée de frais, la rutilante Rolls Royce modèle Silver-Cloud 1968 s’immobilise dans un chuchotement de mécanique de précision devant le moyenâgeux portail du non moins médiéval palais de l’illustre famille Son Saura i Taltavul.

 

Zykë (descendant du carrosse) :

C’est là.

 

Msieu Poncet (de même) :

C’est là.

 

Zykë est revêtu d’une splendide veste de cuir sur une chemise balinaise aux motifs bleus et noirs. Ses bottes impeccablement cirées claquent sur les antiques pavés de la chaussée. Il est entouré d’un nuage presque palpable de Guerlain. La pépite brille sur sa poitrine, soleil jaune sur pelage de loup. Msieu Poncet arbore un blazer bleu marine neuf, une cravate de la même couleur, une paire de mocassins à glands et un attaché-case.

 

Zykë :

Il FAUT qu’elle nous loue sa putain de villa. Tu comprends, Msieu Poncet ?

 

Msieu Poncet :

Je comprends.

 

Zykë :

Qu’est-ce qu’elle a dit, ta copine barmaid ?

 

Msieu Poncet (récitant) :

À Barcelone, on dit que les gens des Baléares sont des radins. À Mallorqua, que les pires avares sont à Menorca. À Mao, que ceux de Cuitadella préféreraient manger des cailloux plutôt que dépenser de l’argent. Ici, à Ciutadella, qu’il n’y a pas plus grippe-sou que les Son Saura i Taltavul. Et tous les Son Saura i Taltavul sont d’accord sur le fait que la plus avare d’entre eux, c’est leur grand-mère, la carne, doña Mercedes.

 

Zykë :

On va se baser là-dessus.

 

Msieu Poncet :

Je joue quoi ?

 

Zykë :

Le subalterne zélé.

 

Msieu Poncet :

Si, señor Zykë...

 

Zykë :

Showtime. On y va...

 

Les deux hommes se retrouvent dans un salon voûté auquel des fenêtres en ogives, des tableaux pieux et une cohorte de statues de saints donnent une allure de chapelle.

 

Doña Mercedes :

Esta usted, el escritor frances que quiera aquilar mi casa de campo (C’est vous, l’écrivain français qui veut louer ma villa de campagne) ?

 

Zykë (main sur la poitrine, dans le même idiome) :

Mes profonds, sincères et respectueux hommages, doña…

 

Doña Merdedes est une très vieille chose tremblotante et courbée, au profil émacié de corneille sous un crâne chauve piqué de trois ultimes cheveux bleutés. Abîmée plutôt qu’assise au fond d’un énorme fauteuil de bois et de cuir, elle invite d’une patte de lézard chargée de bagues ses hôtes à prendre place autour d’un guéridon. Les y attendent une théière et une soucoupe où finissent de sécher trois antiques et très économes gaufrettes.

 

Zykë (yeux de velours, sourire gigolo sous la moustache, s’asseyant d’un mouvement si fluide qu’il semble celui d’un danseur de flamenco) :

J’ai garé ma modeste Rolls Royce devant le porche de votre merveilleux palais, j’espère que ça ne vous ennuie pas…

 

Il n’attend pas de réponse et embraye sur un flot de compliments. Quelle bonne mine ! Quelle élégance ! Cette coiffure vous va si bien ! Et ceci. Et cela.

 

Doña Mercedes (fondante) :

Gracias… Gracias…

 

Zykë roucoule. Il racole. Il glougloute. Il dindonne. Il dragotte. Il séduit. Il enduit. Il en-dira-t-on. Il extasie. Il extrapole. Il exagère. Il intempère. Il tartine. Il serine. Il souligne. Il surligne. Il rempile. Il remplit. Il rajoute. Il rachète. Il raffole. Il affole.

 

Doña Mercedes :

Ooooooh, señor Zykë…

 

Et que je te remplis la tasse à mémère. Et que je te cause du bon vieux temps. Ah, les temps enfuis ! Ah, le temps d’avant ! La moralité nécessaire des mœurs ! La foi en notre seigneur tout puissant ! L’ordre divin des choses ! La nécessité de réserver l’argent aux riches et la pauvreté aux pauvres.

 

Doña Mercedes (vacillante) :

Ay que si… Ay que si…

 

Zykë :

Si les gens sont si fainéants, c’est que personne ne veut plus travailler !

 

Doña Mercedes (conquise) :

Comme vous avez raison…


La théière vide et les gaufrettes croquées, Zykë extrait de sa poche une très volumineuse liasse de billets. Des mauves. En monnaie espagnole : des grosses coupures. Un impressionnant pacson de fraîche qu’il fait danser devant les yeux chavirés de l’ancêtre.

 

Zykë :

Aaaaaah, doña Mercedes, combien nous sommes heureux de connaître enfin Menorca, la plus belle des îles du monde. N’est-ce-pas, monsieur le secrétaire ?

 

Msieu Poncet :

Absolumente, señor Zykë !

 

L’aïeule minaude, défaite, refaite, envahie, ébahie, éberluée, renversée, retournée, tourneboulée, tournoyée, tournicotante, évanescente, incandescente, indécente, en descente. En chute. En rut. En prostipute.

 

Zykë :

Je sais de quoi je parle, moi qui connais le monde entier…

 

Scandant chaque phrase d’une virevolte de la liasse de biftons, il évoque l’Asie, l’Amérique latine, l’Afrique, les tropiques, les antipodes, les Eskimos et les Papous. Doña Mercedes, hypnotisée, suit du regard les envolées et les piqués du pognon, les paupières palpitantes, des pesetas plein les pupilles.

 

Doña Mercedes (en pamoison) :

Oooooh, señor Zykë…

 

Zykë (grondant, amical fauve, à la fois caverneux et caressant) :

Si, doña querida… Si, bellissima… Si… Si...

 

Il saisit le bord d’une coupure et la pose lentement sur la nappe. Puis, très lentement, une deuxième. Très très lentement une troisième. Infiniment lentement la quatrième, du geste d’un joueur qui étale les cartes d’une réussite.

 

Doña Mercedes (gémissante, les lèvres clapotant sur le dentier trop blanc) :

Oooooh señor ! Por dios !...

 

Ayant aligné douze talbins, couvrant la largeur du guéridon, Zykë entreprend d’étaler une deuxième rangée. Et un . Et deux. Et trois...

 

Doña Mercedes :

Señññooor…


Zykë :

Doñaaaaa…

 

Le regard brillant de flammes infernales, le sourire découvrant les crocs, impitoyable, il étale une troisième ligne de billets.

 

Doña Mercedes (en pâmoison) :

Ohouhohouh…

 

Zykë (infâme) :

Raah, Mercedes...

 

Quelques minutes plus tard, les deux hommes émergent du portail. Zykë abat sur l’épaule de Msieu Poncet une claque de malandrin satisfait.

 

Zykë :

On l’a, notre baraque à la campagne, m’sieu Poncet !

 

Msieu Poncet (desserrant sa cravate) :

On l’a.

 

Ils grimpent dans la Rolls. Zykë, au volant, presse le bouton du démarreur.

 

Zykë (ricanant) :

Un peu plus et elle larguait les légumes, la vieille !

 

 

(À suivre)

 

 

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